Pourquoi on cherche autant à savoir si on est normal·e ?
C'est réconfortant de savoir qu'on n'est pas seul·e à vivre un certain type d'expérience, mais j'ai l'impression que c'est aussi limitant parfois !
(D’ailleurs, je remarque que, naturellement, j’écris un titre en “on” au lieu d’utiliser le “je”, parce que j’espère que cette expérience est universelle et que je ne suis pas seule à la vivre. Ah là là, les mauvais réflexes ont la vie dure.)
J’ai eu une épiphanie la semaine dernière : j’ai passé des heures de ma vie à chercher, sur Internet ou dans des livres, des discours qui résonnent avec mes pensées ou mes expériences.
C’est probablement tout à fait humain, de chercher à savoir si d’autres personnes vivent la même chose que nous, croisent les mêmes événements, pensent les mêmes choses. On ne va pas se mentir, c’est réconfortant. On n’aime pas être l’électron libre qui gravite autour de groupes bien formés et n’arrive à s’accrocher nulle part.
Le besoin de trouver des expériences similaires
La blogosphère, les réseaux sociaux, les podcasts, Substack (cet inclassable)… nous offrent exactement cela. C’est probablement la raison de leur succès : on peut s’identifier à un discours qui fait écho à ce qui nous trotte dans la tête.
C’est rassurant. On est “normal·e”. Même quand on s’informe sur des sujets qui ne touchent pas la majorité de la population (neurodivergence, LGBTQ+…), on aime retrouver une normalité dans cette anormalité. Un ancrage.
Une assurance qu’on n’est pas un problème, une anomalie à réparer.
Ce n’est probablement pas totalement problématique, de chercher cette “appartenance”. Il paraît qu’on est des êtres sociaux, donc ça a du sens.
Comme souvent, le problème réside dans l’excès. Personnellement, j’ai réalisé que j’avais peut-être trop tendance à chercher à tout prix à me rassurer sur ma “normalité anormale”.
S’oublier dans sa quête de la normalité
J’ai passé ma vie à essayer de trouver ma place, et avec le recul, je réalise que je me suis beaucoup trop camouflée et sur-adaptée, au point de devenir une déprimée chronique, d’avoir un besoin constant de bouger, de ne pas savoir ce que j’avais envie de faire ou ce qui me fait plaisir. Pire, de ne pas savoir qui je suis.
Quand on me demandait de me présenter, je parlais de mon travail. Aujourd’hui, je ne travaille plus, alors je suis bien forcée de trouver qui je suis, mais c’est une histoire pour un autre jour.
Il m’est arrivé quelque chose la semaine dernière, et comme d’habitude, j’ai parcouru plusieurs communautés de Reddit pour trouver des expériences similaires et me rassurer sur ma normalité.
Un cas concret : c’est normal de faire des choses seul·e ?
Ma vie sociale est digne d’une personne atypique. Actuellement, elle est inexistante (en dehors de la belle relation dont je jouis avec mon compagnon). Ne verse pas une larme pour moi, ça a souvent été comme ça au cours de ma vie. Depuis que je ne suis plus étudiante, c’est devenu assez erratique niveau relations amicales. Mais je digresse, ce n’est pas le sujet du jour.
Toujours est-il que j’ai donc développé très tôt l’habitude de faire des choses seule (je suis aussi née avec un côté sur-indépendant, ça aide). Je me suis donc rendue innocemment à un festival féministe ce weekend, seule. Je sais pertinemment que la plupart des gens se rendent à ce type d’événement en groupe, ou au moins en duo, mais dans un festival dédié à des femmes fortes et indépendantes, je ne pensais pas passer pour la weirdo de service en me ramenant seule.
Je pense que c’est la première fois que quelqu’un s’étonnait de me voir seule à un événement public. Deux animatrices, au cours de la journée, sans se concerter, m’ont interrogée sur le fait que j’étais venue, et restée, seule. Il n’y avait aucune mauvaise intention dans leurs questions, elles pensaient probablement bien faire, selon leur propre système de fonctionnement.
Mais je suis rentrée chez moi, et tout d’un coup je suis devenue hyper consciente de mon “habitude” de faire des choses seules. Soudainement, j’ai réalisé que ce n’était pas normal. Evidemment, au fond, je l’ai toujours su, je sais que la plupart des gens font des choses en groupe, mais cette fois, c’était hyper conscientisé, alors qu’avant, je n’y avais jamais vraiment réfléchi.
J’ai donc fait ce que je fais à chaque fois que je me demande si je suis normale : j’ai foncé sur Reddit jusqu’à trouver des dizaines de témoignages de personnes qui font des choses seules, et ça allait mieux.
Attends. Pourquoi j’ai besoin de faire ça en fait ?
Et si j’essayais plutôt de travailler sur moi et de m’accepter
Comme je le disais plus haut, je ne pense pas que ce soit totalement problématique, de se rassurer de temps en temps. Mais ressentir ce besoin de chercher des témoignages similaires, que ce soit sur le net ou auprès de ses proches et ami·es, à chaque fois, au risque de se sentir anormal·e, c’est pas dingue…
Déjà, on est tous·tes un peu “anormal·e”. Je sais qu’on a tendance à vouloir se glisser dans des moules pour être accepté·es, mais je me rends de plus en plus compte à quel point c’est toxique et que ça ne nous rend pas du tout heureux·ses. Ça demande du courage et de la force, mais je suis persuadée aujourd’hui qu’il vaut mieux se faire “recaler” (d’un travail, d’une relation, d’une audience…) que de se forcer à plaire au plus grand nombre.
Sinon, on finit à 37 ans paumé·e devant la vie et on doit tout construire de zéro.
Ce qui m’a frappée, en réalité, c’est que le temps que j’ai passé dans ma vie à chercher ces témoignages, ces preuves que je ne suis pas seule à faire, ressentir ou vivre quelque chose, j’aurais pu le passer à m’écouter, développer ce dont j’avais besoin, travailler à des projets qui m’épanouissent, et construire la force nécessaire pour montrer au monde qui je suis et comment je fonctionne.
J’aurais pu réaliser que, en fait, ça ne m’intéresse pas d’être capable d’avoir une conversation légère avec un·e inconnu·e, et réaliser que développer cette faculté n’a jamais été une assurance de construire des relations plus profondes, celles dont j’ai besoin. J’aurais passé du temps à réfléchir à mes besoins réels en termes de relations sociales, plutôt que de passer des heures à chercher si des gens parviennent à être heureux·ses sans pratiquer les conversations-météo et en éructant des réponses bizarres à la moindre interaction sociale non planifiée.
J’aurais pu être honnête avec moi-même il y a des années, et avouer que le travail d’équipe, ça ne marche pas pour moi si je ne choisis pas mon équipe, au lieu de chercher comment les gens gèrent telle ou telle situation délicate avec leurs collègues, jusqu’à trouver un témoignage qui me confortait dans mes réactions.
J’aurais pu mettre fin à des amitiés toxiques pour moi, au lieu de me conforter dans l’idée que ces relations étaient normales, sur base de memes vus sur Internet.
J’aurais pu m’investir dans une carrière freelance bien plus tôt si j’avais arrêté de chercher un mode d’emploi tout fait auprès d’un tas de formateur·rices, coaches et compagnie, et que j’avais testé ma propre formule, même si personne ne l’avait validée.
J’aurais plus confiance en moi et mon roman si je n’étais pas en train de chercher des preuves dans d’autres romans du même style que mon écriture n’est pas nulle.
(Ça vaut aussi la peine de mentionner que, parfois, cette recherche de la normalité et ce réconfort peuvent nous empêcher de nous faire diagnostiquer pour un trouble ou une affection mentale qui nécessite une prise en charge médicale !)
Bref, vouloir être normale (oui, la volonté était là, mais je pense que je n’ai pas bien réussi ce projet globalement) ne m’a pas rendue heureuse jusqu’à aujourd’hui, alors je décide de cultiver ma personnalité, mes envies vraies, mes besoins réels, et d’arrêter de me confronter à l’expérience des autres à chaque fois que je me sens en marge. Et qui ne m’aime pas me foute la paix ! Le temps et l’énergie dépensés à chercher une preuve que je suis normale peuvent être dépensés à me créer une vie que ME convient.
Je termine avec une citation du roman Bed Bugs de Katherine Pancol, lecture qui est tombée à point au cours de cette semaine : “Je ne suis pas une imprimante, je n’ai pas à faire « bonne impression ».”
Et trois articles pour accompagner ces réflexions :







