Le talent n'existe pas (non, tu n'as pas "besoin" de l'IA pour faire de l'art)
Un article nourri par une lecture récente, des débats sur l'art généré par IA, et un groupe de broderie, mais qui parle surtout du cliché de "l'artiste né·e" qui empêche beaucoup de gens de créer.
Il y a environ un an, j’ai commencé à faire de la broderie, puis j’ai rejoint une communauté en ligne sur le sujet. Ces derniers mois, la tension est montée plusieurs fois entre les membres du groupe. En cause : l’IA générative. Je te rassure, si toi aussi tu n’en peux plus des débats sur le sujet (ou des conseils pour automatiser ta vie à toutes les sauces), je ne vais pas m’épandre sur le sujet.
Là où j’en arrive, c’est qu’il y a une question plus ou moins liée au phénomène qui revient très souvent sur ce groupe de broderie : “Comment puis-je faire pour dessiner mon propre modèle, je ne suis pas un·e artiste, quel programme puis-je utiliser ?” (sous-entendu : comment puis-je déléguer cette tâche parce que je n’en suis pas capable moi-même)
Si j’ai fait un lien avec l’IA générative, c’est que cette question est maintenant sujet à débat à propos des manières de créer ses propres modèles, sans apprendre à le faire soi-même, en automatisant le processus avec ou sans IA, mais aussi parce que que ça fait écho à de nombreuses personnes qui déclarent “maintenant pouvoir faire de l’art” grâce à l’IA, alors qu’elles n’en seraient pas capables autrement.
Et ça me gonfle, outre même le fait que “l’art” généré par IA revient à voler le travail d’artistes humain·es.
Qui a vraiment besoin de l’IA pour faire de l’art ? (promis, après ce paragraphe, je ne parle plus d’intelligence artificielle !)
C’est-à-dire, texto : Qui est incapable de faire de l’art sans IA ?
Quasiment personne ! À moins de souffrir d’une déficience physique et/ou mentale qui empêche spécifiquement de s’adonner à l’activité souhaitée, personne n’a BESOIN d’IA ou d’autres méthodes automatisées pour créer. Et j’espère qu’à la fin de cet article, tu en seras convaincu·e toi aussi.
Est-ce que le talent artistique est inné ?
Est-ce que le talent, qu’il soit artistique, sportif ou intellectuel, est inné ? C’est la question à laquelle Samah Karaki a tenté de répondre dans son essai “Le talent est une fiction”. La conclusion simplifiée, c’est que ce que la plupart des gens perçoivent comme du “talent” chez les autres est un mélange d’opportunités offertes par la classe, le milieu et l’éducation. Ce sont les encouragements des proches, l’état d’esprit qu’on a développé face au risque et à l’effort (grâce aux proches et à son éducation), la perspective de récompenses, le temps disponible, l’éducation scolaire et extra-scolaire dont on bénéficie…
Je te conseille vraiment la lecture de cet essai parce qu’il remet beaucoup de choses en perspective concernant la notion de “talent”. Même si l’ouvrage se concentre surtout sur la réussite sociale et professionnelle et sur les inégalités des chances, je pense qu’on peut facilement voir les parallèles entre ces domaines et le domaine artistique.
Par exemple, Samah donne l’exemple du talent soi-disant inné de (Mozart, il me semble), et de la légende longtemps entretenue qu’il était né avec un don, alors qu’il était juste bien né (il possédait des thunes quoi), qu’il a reçu une éducation musicale intensive dès son plus jeune âge et que sa famille comptait beaucoup de mélomanes.
En tout cas, ce que l’autrice s’efforce de démontrer, c’est que le talent est loin d’être un cadeau avec lequel certain·es élu·es naissent, mais bien un ensemble de circonstances favorables.
Maintenant, relativisons en parlant de l’art. (Je te rassure, je ne vais pas te dire qu’il fallait naître riche pour devenir artiste.)
C’est quoi, l’art ?
Pour commencer, je pense que beaucoup de gens disent ne pas “être des artistes” ou “ne pas avoir de talent pour (telle activité artistique)” parce qu’ils confondent deux choses concepts : produire de l’art à travers un activité créative, et réaliser des chefs-d’œuvre plus ou moins universellement reconnus.
Pour la plupart d’entre nous, l’art est soit une manière de se développer, de se détendre, de cultiver une activité à soit, de s’évader…, soit une manière de gagner de l’argent.
Je pense que cet article parlera surtout aux personnes qui hésitent à “faire de l’art” pour elles-mêmes, comme hobby (quoique, si tu fais de l’art pour gagner ta vie et qu’en même temps tu cherches des raccourcis parce que tu ne penses pas être doué·e, faut qu’on parle…).
Pourquoi tu fais de l’art ?
C’est simple, je viens de répondre à la question, non ? Peut-être pas totalement… Si les activités artistiques sont censées être un moyen d’épanouissement personnel, il faut regarder la vérité en face : notre rapport à tout ce qui est “personnel” a fortement changé depuis que la vie des gens est exposée en long et en large sur les médias sociaux. Ça, plus la “hustle culture”* dans laquelle on baigne, et c’est compliqué de faire la part des choses.
Le marketing d’influence et les réseaux sociaux ont grandement bouleversé le monde du hobby de plusieurs manières :
Énormément de gens ressentent le besoin de tout montrer
Quand tu penses que tout ce que tu entreprends doit faire l’objet d’un post sur les réseaux sociaux, le processus de création et l’épanouissement personnel sont relégués au second plan. Ce qui compte, c’est de pouvoir montrer des choses rapidement, et surtout de ne pas dévoiler de faiblesses.
On se compare aux influenceur·euses
Notre fil d’actualité est rempli de créations super abouties. Les créateur·rices de contenu deviennent célèbres lorsqu’ils ont atteint un stade avancé dans leur art, on ne voit donc (presque) jamais de gribouillages incompréhensibles, de broderies ratées…
Évidemment, ça a toujours été le cas : on voit rarement des réalisations artistiques avant qu’elles n’aient atteint un niveau suffisamment mature. Mais si on passe sa soirée à scroller sur les réseaux sociaux, on peut vite avoir l’impression que monsieur et madame (et les autres) tout le monde est super talenteux·euse alors que soi-même, on craint.
C’est difficile de savoir ce qu’on a vraiment envie de faire
Autre effet néfaste, les tendances peuvent brouiller notre perception de ce qu’on a vraiment envie de faire ou de ce qui est une mode. Si le phénomène était, avant, surtout associé aux vêtements, aujourd’hui, les tendances lancées et tuées par les réseaux sociaux et autres médias d’influence touchent tous les domaines. Les loisirs sont particulièrement ciblés.
Et ce n’est pas étonnant : c’est hyper rentable de générer ces modes éphémères, car les loisirs créatifs peuvent pousser les gens à acheter énormément de choses inutiles**.
Petite parenthèse, les livres sont devenus une mode aussi, et je commence à voir des gens sur les réseaux sociaux montrer leurs dizaines ou centaines de beaux romans achetés et jamais lus en disant que “les livres étaient juste une phase”, et ça me dégoûte vraiment de la société de consommation.
Le problème (à part la sur-consommation…), c’est que si tu commences une activité sans vraiment être motivé·e intrinsèquement, c’est aussi très compliqué d’ensuite trouver la motivation de travailler pour améliorer tes compétences.
La suite de l’article après une photo de mon chat !
Salut, moi c’est Florence, et ici je parle de consommation raisonnée, de rapport au travail et à l’argent, de diversité et inclusion (et disons le gros mot : de féminisme), de pop culture, de (neuro)divergence, d’organisation et de simplification du quotidien… sans chichis, le tout parfois saupoudré de photos de mon chat (vous connaissez mon chat ? il est beau hein ?) et d’humour douteux teinté de références de millenial. Tu rejoins la clique ?
Alors, si tu te demandes pourquoi tu as envie d’abandonner le moindre loisir que tu commences (ou à automatiser tes réalisations au lieu de t’investir), il y a peut-être une piste à explorer du côté des réseaux sociaux !
Comment on fait pour devenir un·e artiste ?
Mais revenons en à nos brodeur·euses qui ne “peuvent” pas créer leurs propres canevas parce qu’elles ou ils ne sont “pas des artistes”.
Si tu as suivi l’idée que je voulais développer (et dans le cas contraire, c’est pas grave, parce que j’y viens), le “talent” n’est qu’une perception des capacités ou compétences d’une personne à un moment donné, sauf qu’on a souvent tendance à ne pas voir les heures, mois, années, ou décennies de travail qui ont précédé l’état actuel.
Donc, en fait, il n’y a pas vraiment de secret pour être un·e “bon·ne” artiste, il faut juste :
La pratique
J’adore dessiner, et je pense humblement que je dessine mieux que la moyenne des gens (mais avec autant d’humilité, je suis consciente de l’énorme fossé qui me sépare de beaucoup d’artistes et du nombre de choses que je ne maîtrise pas). Je pourrais penser qu’il s’agit d’un talent inné, qui m’aurait permis de me lancer dans cette discipline avec une longueur d’avance sur le dessinateur ou la dessinatrice moyen·ne.
Sauf que, en y repensant, je me souviens de plusieurs choses : quand j’étais gamine, je n’étais inscrite dans aucun club et j’étais déjà une bonne introvertie avec des tonnes de centres d’intérêt. À l’époque, je dessinais énormément, probablement plus que les autres enfants.
Deuxièmement, je pense que mon entourage était propice au développement de ce talent et m’encourageait, parce que quand on est gosse et qu’on fait des dessins plus sophistiqués que cinq bâtons et un rond, les adultes se retrouvent vite en pâmoison devant notre œuvre.
Puis, je n’ai quasiment plus dessiné pendant des années, et je ne me suis pas améliorée. Ensuite, il y a environ un an, j’ai décidé de dessiner beaucoup plus, et devine quoi ? Mon niveau a commencé à visiblement s’améliorer.
Alors, oui, pour développer un “talent” artistique, il faut améliorer ses compétences, et pour ce faire, il faut pratiquer encore et encore et encore.
Et là, si tu me dis “mais moi, j’ai pas le temps”, j’ai vraiment envie que tu m’expliques pourquoi.
Certes, nous n’avons pas toute et tous le même temps libre disponible, mais il faut surtout que tu m’expliques pourquoi tu dois aller vite. Qu’est-ce qui crée cet impératif ? La seule raison qui me viendrait à l’esprit, ce serait le besoin de générer un revenu avec cette création artistique, mais si tu veux en faire une activité lucrative alors que tu penses ne pas avoir le talent nécessaire, tu me perds complètement.
Je rappelle que l’art est probablement le pire moyen de gagner sa vie, donc je pense qu’une réflexion s’impose.
Mais dans les autres cas, si tu n’as pas de réalisation à livrer contre rémunération, qu’est-ce qui pourrait te faire croire que tu n’as pas le temps de pratiquer ? Certes, les résultats seront visibles moins vite, mais si tu n’as pas de délai à tenir, who cares?
(d’ailleurs, qui a dit que c’était nécessaire de produire des résultats visibles d’une quelconque amélioration ?)
Une bonne dose d’humilité
Pour moi, il n’est pas tant question de délai que d’impatience. Effectivement, quand les résultats se font attendre, ça peut devenir décourageant, et donner l’impression qu’on n’a pas de talent (parce que “talent” serait égal à “capacité à devenir bon·ne rapidement”).
Je ne dis pas que c’est facile. Moi-même, j’ai vraiment dû travailler là-dessus. J’étais plutôt du genre à tout abandonner rapidement parce que je ne supportais pas d’être mauvaise (et que je croyais aussi à cette notion de talent inné, qu’on possède ou pas). Je suis extrêmement impatiente et j’ai besoin de voir des résultats pour tenir bon.
J’ai eu la chance de faire la douloureuse expérience du travail de développeuse logiciel. (J’ai adoré le contenu du métier, j’ai eu beaucoup de problèmes concernant les autres dimensions du domaine, mais c’est une histoire pour un autre jour, peut-être.) En programmation, il faut une grosse dose d’humilité, une tonne de patience, et accepter de ne pas avoir beaucoup d’emprise sur son rythme de progression. Sinon, tu fais vite demi-tour.
L’informatique m’a appris l’art de découper des gros projets (ou des sujets de formation) en morceaux, la patience de construire une compétence après avoir répété cinquante fois les mêmes gestes (jusqu’au jour où ton franc tombe), l’humilité de ne pas encore tout savoir (ce qui est quand même une grosse opportunité de continuer à apprendre et s’améliorer).
Alors, je ne dis pas que la solution est de bosser en I.T., mais simplement qu’on peut apprendre à changer son approche et ses réflexes face à l’inconnu et aux apprentissages compliqués et longs. Pour moi, ça s’est fait grâce à un métier, mais pour toi, ça peut se réaliser grâce à une activité artistique ! S’il ne faut retenir qu’une idée, en matière d’art :
Être mauvais·e dans une discipline est la seule manière de devoir bon·ne (et si tu ne le deviens jamais, c’est pas vraiment grave)
En gros, pour devenir doué·e, il faut accepter d’être mauvais·e, et ce parfois pendant très longtemps. C’est en faisant les choses, mal au début, puis de mieux en mieux, qu’on développe ce fichu talent.
Apprendre à aimer le processus
Oui, je sais, “learn to love the process”, ça pue la phrase sortie tout droit d’un livre de développement personnel et tournée à toutes les sauces. Mais si cette phrase est autant réutilisée, c’est qu’elle n’est pas tout à fait débile (pas du tout, même).
Imagine-toi : tu décides de dessiner, broder, écrire, que sais-je, pour t’épanouir pendant ton temps libre. C’est ton activité libératrice.
Après trois semaines, tu maîtrises parfaitement le dessin, tu n’as plus rien à apprendre.
Tu penses que tu vas continuer à prendre plaisir à dessiner ad vitam æternam, si tu n’as plus la possibilité d’aller plus loin dans la discipline ?
Évidemment, je te sors un exemple tiré par les cheveux, mais tu vois l’idée… Ce qui est exaltant dans la pratique d’un art, c’est cette fois où tu réussis, pour la première fois, à exécuter une technique qui te faisait suer, c’est cette œuvre que tu termines avec le sourire aux lèvres, mais parfois ce sont aussi les moments passés à faire quelque chose de moyen sans chercher un résultat particulier, juste parce que le geste te fait du bien.

Je pense que les gens qui abandonnent l’idée de créer par eux-mêmes avant même d’apprendre sont obnubilés par la finalité, pressés d’atteindre un idéal.
Mais si tu apprends à dessiner, et que absolument toutes tes œuvres sont dignes d’être exposées, les murs de ta maison vont vite manquer de place.
Des idées en vrac qu’il faut retenir
(Parce que tu as peut-être sauté des paragraphes ou que je me suis peut-être perdue dans le développement de mes idées)
Devenir bon·ne, ça demande d’accepter d’être mauvais·e et de consacrer du temps à s’améliorer, de répéter les mêmes gestes encore et encore, de parfois revenir à l’étape précédente de l’apprentissage. Mais surtout, tu fais ça pour ton bien-être, alors il n’y a aucune nécessité d’atteindre un certain niveau de performance.
Il n’est pas nécessaire de tout montrer aux autres, en ligne ou pas. Si tu fais les choses pour toi sans les partager sur les réseaux sociaux, tu risques moins d’être influencé·e par le niveau des autres ou de te sentir “en retard”.
C’est pas urgent de devenir bon·ne.
Les influenceur·euses montrent des produits finis à un moment où elles et ils ont atteint un stade avancé dans leur discipline. Tu ne sais pas par quoi ces personnes sont passées, combien de temps elles ont consacré à leur art, le nombre de ratés qu’il y a eu avant d’en arriver là.
Ce qu’on perçoit comme du talent (qui serait un don inné) est en fait un mélange d’opportunités, de temps dédié à la pratique, d’éducation, d’encouragements de l’entourage, de moyens financiers.
Tout ce que tu produis ne doit pas finir en vente. Faire de l’art pour gagner de l’argent et faire de l’art pour soi sont deux choses différentes.
Pratiquer une activité artistique et réaliser des chefs-d’œuvre sont deux choses distinguées. Laquelle vises-tu réellement ? Parce que pratiquer une activité artistique ne demande aucune compétence ni aucun talent, au contraire de l’objectif de réaliser des œuvres reconnues comme chefs-d’œuvre.
On n’a pas besoin d’un niveau professionnel pour s’éclater dans une discipline créative.
Retrouve les liens référencés dans l’article * en bas du post
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Cet article me parle, c'est tellement important pour moi de me libérer du sentiment de comparaison. Pour parvenir finalement à créer pour créer, sans chercher une autre finalité.
Merci beaucoup ! Article très intéressant :) (comme d'habitude - et en ce moment ce que tu écris me parle VRAIMENT, à chaque fois...)
De mon côté, je suis orthophoniste depuis 10 ans, et je réalise un bilan de compétences qui me fait à nouveau sauter au visage mon côté "artiste" peu assumé... pendant que ma belle-fille de 17 ans se rêve chanteuse et demande à papa de payer tout un tas de formations et cours après son bac... alors que je ne la vois pas bcp pratiquer la musique ! (qui a dit que ça avait l'air de m'énerver un peu ?)