La tasse de café moisi
et la théorie sur les gens qui tiennent à leurs problèmes
Je vais te raconter l’histoire d’une tasse de café moisi. Avant d’être programmeuse, j’ai travaillé dix ans en tant qu’assistante administrative dans différents secteurs.
Quand j’ai commencé à travailler pour l’une des entreprises qui m’a employée pendant cette période, j’ai remarqué un problème directement.
Il y avait une tasse de café, sur un meuble. Pas un bureau individuel, mais un genre de meuble-vide-poche-fourre-tout comme on en trouve dans plein de bureaux. Il n’appartient à personne, personne ne veut s’en occuper, mais tout le monde veut bien y abandonner ses merdes.
(On remarquera qu’en entreprise, énormément de choses ne sont la responsabilité de personne, quand bien même la chose est dérangeante pour la communauté.)
Cette tasse de café, j’ai grandi avec elle. Pendant des mois. (En vrai je suis sûre que j’ai craqué après quelques jours, mais l’effet dramatique n’est pas le même après cette confession.)
Savais-tu que le café peut moisir ? Je sais que le marc de café bien tassé peut moisir, à cause de son taux d’humidité élevé et du manque de circulation d’air, depuis longtemps, mais en grandissant à côté de cette tasse de café dont personne ne voulait s’occupait, j’ai réalisé qu’en laissant un fond de café dans une tasse, ça pouvait aussi se transformer en champignons veloutés et pelucheux au blanc envoûtant (j’essaie de faire passer l’image avec un peu de poésie).
Je me demande encore régulièrement, des années plus tard, si personne ne voyait cette putain de tasse, ou si tout le monde l’ignorait volontairement en se disant que ce n’était pas son problème.
Ce n’est pas comme si nous devions laver nos tasses nous-mêmes et toucher cette chose inerte mais un peu vivante quand même : il y avait des lave-vaisselle (comme dans toutes les entreprises, avec les trois quarts de la vaisselle qui reposait au-dessus plutôt que d’être mise dedans, mais soit), et il y avait une cantine avec des gens qui récupéraient la vaisselle sale pour la laver.
Il fallait juste saisir cette anse (pas encore moisie) et apporter cette tasse là où elle pourrait être lavée.
Si j’ai reculé longtemps (quelques jours) avant de le faire, c’est parce que j’ai vécu une grosse frustration en tant qu’assistante administrative : celle d’être considérée par certain·es comme la boniche de service. Alors toutes les occasions étaient bonnes pour me rebeller contre cette image éculée du rôle de l’assistante. Mais aussi, parce que cette tasse m’avait précédée. Elle était déjà là et déjà moisie quand j’ai rejoint l’équipe. J’étais donc sûre à 100% qu’elle n’était pas de mon fait, ce qu’aucun·e autre collègue ne pouvait affirmer.
Cependant, j’ai fini par craquer et m’occuper de cette tasse qui accrochait mon regard tous les jours, à chaque fois que j’entrais ou sortais du bureau, à chaque fois que je marchais de mon coin de table jusqu’à l’imprimante…
Les gens aiment vivent avec des problèmes
Récemment, j’ai fait un lien entre cette tasse de café moisi et un livre que j’ai lu, qui se présentait un peu comme un manuel condensé pour comprendre certains traits des personnes neurotypiques (les gens “normaux” quoi, ceux qui peuvent vivre cinq ans à côté d’une tasse de café moisi).
Dans “J’ai pas les codes” de Christel Petitcollin1, tout un chapitre est dédié aux problèmes, source de grosse frustration pour beaucoup de personnes neurodivergentes.
Moi, je déteste les problèmes, et quand j’en vois un, je me fais une mission de le résoudre. C’est juste logique, un problème appelle une solution (je parle bien des problèmes qui touchent à une communauté ou à un système, généralement dans le cadre du travail, pas d’essayer de “résoudre” les états d’âmes de ses proches). C’est un des grands malheurs dans ma vie, parce que je suis généralement seule à essayer.
Dans le livre, on nous apprend que, dans un cadre social (famille, ami·es, travail, communauté…), les personnes normo-pensantes ne souhaitent pas résoudre les problèmes, pour divers raisons, pas toujours conscientes.
Parce que ces problèmes, en entreprise, permettent de ne pas avancer sur autre chose, de perdre du temps et de pouvoir se dire occupé·e. Ça permet aussi d’organiser plein de réunions au travail…
Parce qu’ils sont un carburant dans les discussions innocentes, le fameux détestable small talk. Constater des problèmes et en parler, ça permet de créer de la conversation, voire de créer du lien, une communauté, autour de ce problème (pas pour le résoudre, mais juste pour l’utiliser comme liant).
Parce que si on résout un problème, on doit se pencher sur un autre ensuite. Mieux vaut connaître son problème actuel que de se lancer dans l’inconnu. Ou pire, penser qu’on peut résoudre le problème, et réaliser que c’est moins facile que prévu.
Et aussi parce que ça fait passer les gens pour des personnes faciles à vivre, de “bon·nes” collègues (pour les autres personnes qui pensent comme elles, pas pour les gens qui ont le même rapport aux problèmes que moi, donc…).
Dans le travail, les surefficients ont du mal aussi avec la notion de hiérarchie : exécuter, sous les ordres de quelqu’un, est douloureux pour eux. Ils recherchent plutôt la collaboration. Ils veulent toujours résoudre tous les problèmes, tout améliorer. Ils semblent donc toujours avoir quelque chose à redire, ce qui n’est pas une bonne chose en entreprise.
Extrait de l’article “J’ai pas le codes !” sur RTBF actus, dédié au livre du même nom2
Tout ça peut sembler simpliste, mais j’ai réfléchi à mes années de travail en entreprise, et je pense que sur tous ces point, le livre se rapproche de la vérité, et ça m’a aidée à comprendre (je n’ai pas dit accepter…) certaines interactions ou relations professionnelles passées.
Ce n’est pas que “les gens” ne voient pas les problèmes, c’est qu’ils choisissent de les ignorer sciemment, de vivre avec… Ce n’est pas que “les gens” ne savent pas faire, c’est qu’ils n’en ont pas envie ou pas la motivation. (Oui, je généralise à mort.)
Maintenant, quittons les problèmes de bureau une seconde… Suis-la seule à penser directement à la situation politique, climatique, technologique et sociale actuelle, et au manque d’actions pour résoudre les crises présentes ou qui nous menacent ?
Et honnêtement, je pense que beaucoup de problèmes mondiaux n’ont pas l’air résolubles uniquement parce que beaucoup de gens s’habituent à l’inconfort et les estiment normaux.
Reddit, “I don’t like when people say «not every problem needs to be solved»”3
Voilà. C’est tout. Les problèmes ne sont pas des problèmes pour la plupart des gens. Et pour une fois, il s’agit d’un problème… que je ne me sens pas en mesure de résoudre !
Merci d’observer une minute de silence pour le pauvre café qui aurait pu faire pousser des champignons de Paris sans mon intervention.
Merci d’avoir lu cet article !
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Les amis de mes amis ne sont pas mes amis
J’étais en train de regarder le film “Julie en 12 chapitres” quand une scène a résonné très fort. Dans le premier chapitre du film, Julie passe quelques jours dans la famille de son mec. Elle rencontre une partie de sa famille, de ses potes… Toute une communauté nouvelle pour elle.
Accepter sa neurodivergence, c'est faire le deuil de la facilité
J’ai arrêté de travailler pour une entreprise en février cette année. En 15 ans à serrer les dents, sept entreprises, huit équipes, deux carrières, c’est ma seconde pause du travail.
J’ai pas les codes, Christel Petitcollin (Le livre de poche) - Je ne recommande pas vraiment de l’acheter parce qu’il m’a semblé très moralisateur envers les personnes neurodivergentes, poussant presque au masking, avec aussi un gros amalgame entre HP, hypersensibilité, surefficience (quoi que cela signifie), autisme, TDAH, mais il vaut le coup d’être feuilleté en bibliothèque pour ses premiers chapitres sur les problèmes et le small talk.
J’ai pas les codes ! (article)





Ce qui m'est arrivée, après plusieurs années dans un travail où je tentais d'améliorer les choses ou de régler les problèmes, c'est que je me confrontais toujours aux même personnes. Au dessus de moi hiérarchiquement, bien sûr, qui semblaient bien se sentir dans le statut quo et faisait tout pour le conserver.
Sauf qu'à force de toujours nager à contre courant, on devient épuisé. Et je n'aimais plus la personne que j'étais en train de devenir. Celle qui n'avait plus envie d'améliorer les choses, fatiguée de la friction. Heureusement, je n'y travaille plus.
J’adore la résonance de l’image de la tasse de café moisie en parallèle avec les problèmes de notre société.
Je crois sincèrement que si chacun acceptait de « prendre la tasse de café moisie » de temps en temps, la vie serait beaucoup plus agréable.
Merci pour ce texte 😁☕️