La meilleure histoire d'amour que j'ai jamais lue (Bien-être de Nathan Hill)
Ce roman m'a rappelé que les histoires d'amour ne sont pas l'apanage des romances.
Récemment, j’ai analysé les codes de la romance pour savoir si mon prochain roman y correspondait. Il parle d’amour, de flirt, d’applications de rencontre, de dates, de débuts de relations… mais le gros problème, c’est qu’il ne se termine pas en happily ever after (ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants…). Or, les maisons d’édition ont l’air de s’entendre sur un point : quand on écrit de la romance, il faut que les protagonistes finissent ensemble. En couple. Heureux à deux.
La romance inonde le monde littéraire (de la littérature de genre, du moins), juste à côté de la fantasy. D’ailleurs, les deux genres ont fusionné pour faire naître la romantasy.
Une romance, ce sont deux personnes qui ne sont pas en couple au début et qui finissent ensemble, liées par un engagement allant de la reconnaissance du statut de couple au mariage / enfant. Et personnellement, ça m’ennuie de connaître la fin, mais aussi de pouvoir deviner toutes les péripéties d’une histoire. Pourtant, l’amour fait partie de la vie et des aspirations de la plupart des gens. Renoncer à lire de la romance (ou à en regarder), c’est se priver d’histoires, de réflexions, d’échos ou de nouvelles perspectives.
En fait, aveuglée par les tendances littéraires qui occupent le devant de la scène, j’avais juste oublié que l’amour n’appartient pas qu’au genre de la romance. Et “Bien-être” de Nathan Hill me l’a rappelé.
(Il s’agit bien d’un roman et pas d’un livre de développement personnel.)
Les histoires d’amour finissent mal sont banales en général
Ce qui fait vendre la romance, c’est le rêve, le fantasme d’une rencontre où les non-dits et les quiproquos permettent d’accéder à un·e partenaire idéal·e, où l’impossible devient tangible… Une manière peut-être de revivre des premières fois, quand on est en couple bien installé, ou de se projeter dans des relations futures possibles, quand on cherche quelqu’un.
Dans Bien-être, on vit dès le début de l’histoire aux côtés d’un couple déjà formé, et on sent que la magie des débuts a un peu disparu… Pas très glamour comme accroche, j’en conviens. Et pourtant, quel voyage…
En remontant le temps jusqu’aux débuts de la relation, mais aussi jusqu’à l’enfance des deux membres du couple, voire plusieurs génération en arrière pour observer l’ascendance de ces deux personnes, comment leur famille s’est construite (avec son lot de traumas), l’auteur nous rappelle de quoi sont faites les histoires d’amour : de deux personnes complexes, avec un passé familial complexe, des désirs complexes, des aspirations complexes…
Les débuts d’une histoire d’amour comportent toujours leur lot de magie, et on assiste à ce feu d’artifice lorsque Jack et Elizabeth, nos protagonistes principaux, s’adressent enfin la parole après s’être observés de loin pendant un certain temps.
Mais c’est surtout l’ancrage dans le présent de ce couple que j’ai adoré lire : un couple très normal. L’auteur expose crûment de nombreuses situations et réflexions qui m’ont semblé extrêmement réalistes, des choses que j’ai déjà pensées ou vécues, d’autres que j’aurais pu penser ou que je crois avoir observé chez d’autres personnes. Des anecdotes dérangeantes aux encolures, qui provoquent un petit rire doux-amer.
“Comme ces explorateurs étaient à la recherche de la seule chose qui ne poussait pas, ils n’ont pas vu tout ce qui poussait, dit Evelyn. C’est une leçon à retenir. En s’accrochant trop à ce qu’on veut voir, on passe à côté de ce qui est vraiment là.” - extrait de Bien-être de Nathan Hill, éditions Gallimard, page 555.
Du coup de foudre au couple
Les débuts d’une histoire d’amour, sujet typique de la romance, sont électriques, remplis d’excitation et d’inconnues, mais cela veut-il dire qu’il n’y a plus rien à raconter d’un couple qui se connaît depuis quinze ans ou plus ? Et cette histoire doit-elle absolument être celle d’un membre du couple qui “fait une crise” (je déteste cette expression) et part se construire seul·e avant de pouvoir réintégrer son couple et son quotidien ?
Non.
Bien-être, c’est l’histoire d’un couple de jeunes idéalistes qui tombent amoureux, et de ce qu’ils deviennent des années plus tard. Qu’advient-il du couple quand on décide de faire construire ensemble, mais qu’on a des visions très différentes de l’appartement idéal ? Pourquoi le désir sexuel et la fréquence des rapports devient un sujet de clivage, et comment en arrive-t-on à refuser des rapports sexuels de couple tout en ne boudant pas la masturbation ? Comment ne pas haïr son ou sa partenair·e quand iel semble traverser la parentalité sans aucun accroc alors qu’on a l’impression d’être nul·le à chier même après avoir étudié tous les manuels sur le sujet ? Est-ce anti-romantique de penser aux pires scénarios lorsqu’on doit prendre de grandes décisions ensemble ?
L’amour, le couple, diffèrent toujours de la vision qu’on s’en fait lorsqu’on rencontre la personne avec qui on décide de s’établir. Les espoirs qu’on fonde changent avec le temps, l’autre change, la situation change, au point où nombreuses sont les personnes en couple qui se demandent un jour : “Hé merde, et si ce n’était pas le bon / la bonne ?”.
Et ça, c’est une question à laquelle trop peu d’histoires de fiction tentent de répondre. De mémoire, toutes les fictions que j’ai lues ou vues sur le sujet prennent invariablement le parti de présenter ces moments difficiles de la vie de couple sous la forme d’une crise (de la trentaine, de la quarantaine…) qui nécessite donc de gros changements, des folies, une distanciation significative… ou prennent le raccourci de l’adultère, facilité que Nathan Hill s’est refusée dans son roman (et ça fait vraiment plaisir de lire une histoire sur les difficultés de couple qui ne se rabat pas sur les aventures extraconjugales).
“Le mariage, ma chère, est une condition par laquelle, ayant trouvé en si grand nombre chez un autre être des qualités que vous voulez faire vôtres, vous acceptez aussi, par extension, d’absorber ses défauts pour la vie.” - extrait de Bien-être de Nathan Hill, éditions Gallimard, page 283
À côté de ça, Bien-être est un grand foutoir
Ce roman de plus de 650 pages part dans absolument tous les sens, et pour une fois ça ne m’a pas dérangée, ça a parfaitement fonctionné pour moi.
J’ai aimé lire cette histoire de parentalité, alors que d’habitude c’est un sujet auquel je n’arrive pas du tout à m’intéresser. La manière dont l’atypie de l’enfant est traitée a beaucoup raisonné en moi. Cette “atypie” n’est jamais nommée, on effleure d’ailleurs le fait que l’enfant n’est jamais assez ceci ou trop cela pour pouvoir être diagnostiqué avec un TDAH ou un TSA, alors que sa mère se rend bien compte qu’il est différent sur beaucoup de points. J’ai développé beaucoup d’empathie pour cet enfant, qui est également un personnage très intéressant du récit. La manière dont la relation entre Elizabeth et son fils Toby est décrite m’a semblé vraie, dénuée de fioritures. Ce récit d’une mère qui tente la parentalité positive, qui s’informe pour être la meilleure mère possible, qui se demande chaque jour pourquoi elle échoue et qui doit se répéter mentalement qu’elle l’a choisi et que ça va s’arranger, doit probablement parler à énormément de parents qui passent par une phase difficile de l’éducation de leur enfant. La naissance d’un enfant au sein d’un couple n’est pas une fin en soi, mais le début d’un long fleuve mouvementé, et la relation parent-enfant fait également partie de ces relations d’amour qui connaissent des hauts et des bas et n’offrent que rarement des réponses faciles à trouver.
À côté de ça, on se retrouve devant des chapitres parfois très documentés sur des sujets allant de la gentrification (l’embourgeoisement d’un quartier auparavant populaire, ce qui fait exploser les loyers…) jusqu’aux algorithmes de Google et Facebook qui nous enferment dans des bulles d’opinion, en passant par le brûlage des grandes plaines américaines pour en faire des prés de pâturage, le fonctionnement d’un traitement placebo ou encore la toxicité d’une colonie de chauve-souris dans son grenier. Et j’en passe.
Bien sûr, Lawrence n’envisage pas le principal défaut de sa logique de recherche, à savoir, par exemple, que les sites sur la toxicité du fluor appartiennent presque toujours à des gens qui croient dur comme fer que oui, le fluor est toxique. Pendant ce temps, les autres, que le fluor n’inquiète pas, ceux qui ne passent pas leurs journées à penser au fluor, ne prennent généralement pas la peine de se fendre d’un site pour le faire savoir. Si bien que lorsque Lawrence pose sa question sur le fluor, les résultats de l’algorithme PageRank de Google collection à son intention - plus de trois millions en moins d’une demi-seconde - proviennent d’un groupe par définition bien plus suspicieux et malintentionné vis-à-vis du fluor que ne l’est le monde dans son ensemble. - extrait de Bien-être de Nathan Hill, éditions Gallimard (page 510)
(Oui, l’auteur sait jouer de l’humour et de l’ironie.)
Et les solutions alors ?
Ce qu’il y a de rassurant, dans une romance, c’est qu’on sait comment ça va se terminer : bien.
Est-ce que Bien-être se termine bien ? Personnellement, je trouve que oui (petit spoiler : on ne sait pas vraiment).
Est-ce que Bien-être apporte des questions aux grandes questions de la vie du couple ? Non.
Cependant, on comprend entre les lignes que ces réponses n’existent pas. En ressortant de cette lecture intense, ce que j’ai ressenti, c’est que j’avais de la chance d’être en couple avec mon mari, que les périodes de doutes ou de difficultés que nous traversons parfois n’éclipsent pas tout le reste, que nous ne saurons jamais si une loi cosmique l’a défini, lui, comme “le bon”, qu’on aura probablement de nouvelles périodes de doute au cours de notre vie, mais que je suis heureuse de vivre tout ça avec lui, loin des étincelles des débuts et des “et si” que je pourrais formuler à propos de la direction que nous avons prise.
Quand les romances nous font miroiter que des débuts prometteurs nous attendent peut-être quelque part, Bien-être a au contraire ravivé des sentiments qu’on a tendance à oublier dans le train-train quotidien.
Étaient-ils faits l’un pour l’autre ? Étaient-ils même compatibles ? Elle n’en savait rien. Là, tout de suite, elle n’était sûre de rien. Elle n’était pas sûre qu’elle saurait un jour aimer Jack d’un amour aussi splendide et aussi inconditionnel que celui dont il avait besoin. Elle comprenait qu’il y avait là haut, dans les hauteurs, un endroit fantastique où l’amour de son mari l’attendait et elle ne savait pas si elle pourrait un jour l’y rejoindre, si son cœur en était capable. Mais ce qu’elle savait, c’est qu’elle l’aimait maintenant. Et qu’elle l’aimerait sans doute aussi demain. Et peut-être que cela suffisait, finalement. Peut-être qu’elle n’avait pas besoin de certitudes. Peut-être qu’un cœur humain était simplement compliqué et que tout amour était profondément précaire, que l’avenir resterait irrésolu et que c’était très bien comme ça. Peut-être que c’était ça, le véritable amour : accueillir le chaos comme il vient. Et peut-être que les seules histoires dont la conclusion était certaine et claire étaient les mensonges, les fables et les conspirations. - extrait de Bien-être de Nathan Hill, éditions Gallimard (page 662)
(Sérieusement j’ai les larmes aux yeux juste en recopiant ce passage.)
J’ai découvert Bien-être grâce à Lea Bory et son podcast Torchon, dans l’épisode “Ce qu’on a lu de meilleur en 2025”, et j’avoue que sans ce podcast je n’aurais probablement jamais lu Bien-être alors que ça a été un gros coup de cœur (il me tarde déjà de le relire dans un an quand j’en aurai oublié une bonne partie). Il s’agit du premier livre mentionné (1:04) :
Continuer sur Substack…
Ne reproduisons pas notre dépendance aux réseaux sociaux avec l'IA générative
Alors que la moitié de Substack semble parler de “retour à l’analogique” (quitter les écrans, supprimer ses comptes sur les réseaux sociaux, se déconnecter…), l’autre moitié au contraire nous invite à mettre de l’IA partout dans notre vie.
Faut-il lire de la m*rde pour se détendre ?
Il y a quelques semaines, je parlais de mon mécontentement concernant la qualité des livres sur le marché, et en réaction, de ma décision de retourner à la bibliothèque* (tous les * renvoient à des liens en bas de l’article), parce que, quitte à lire des trucs nuls, autant les payer 30 centimes que 20 balles.
Ou découvrir mon roman…
Une population docile et ordonnée sans criminalité ? L’entreprise Big Universe y est parvenue en supprimant l’intimité, aussi bien dans les lieux publics que privés : elle filme et diffuse tout un chacun en direct, jusque dans sa chambre ou sa salle de bain. Alors que la grande majorité de la population en profite pour rechercher la célébrité, Jillian préfère se terrer dans la monotonie pour échapper au feu des projecteurs. Or, le meurtre d’une personnalité incontournable dévoile peu à peu les dessous de cette tranquillité apparente.
Avec cette dystopie, Florence Mary, avec une plume sobre, directe et très réaliste, élabore un univers dont la vraisemblance devient préoccupante. Elle y glisse avec subtilité une critique des réseaux sociaux ou encore celle d’une technologie avilie. La Lucarne Indécente
Disponible à la commande dans toutes les librairies (n’hésitez pas, ça nous fait connaître !) ou sur Fnac, Cultura, Decittre, Club.be… Version numérique disponible directement chez l’éditeur.





Un excellent roman que je n’aurai pas d’emblée considéré comme romance, mais votre analyse est intéressante
J'ai adoré ce roman fourre-tout moi aussi mais je ne connais pas le podcast qui te l’à fait découvrir j’espère y trouver d'autres pépites !