Je croyais que je devais écrire des personnages racisés
L'histoire d'une mission que personne ne m'avait confiée, à commencer par les premières intéressées.
Il y a quelques mois, j’étais en plein dans l’écriture de mon roman de fantasy quand j’ai réalisé qu’aucun de mes personnages n’était racisé (au sens systémique du terme, pas au sens imaginaire). Et je me suis dit que c’était un problème.
J’ai cherché comment réparer mon erreur, glané des conseils dans des podcasts ou des articles…
D’emblée, j’étais très mal à l’aise, parce que j’avais l’impression qu’il fallait que je le fasse, que c’était la bonne chose à faire, tout comme je m’échine à mieux représenter les femmes dans mes récits que dans la littérature mainstream, mais quand il s’agit d’écrire un personnage racisé, j’ai peur de faire une bourde, et de faire plus de tort que de bien.
J’étais en plein dans cette réflexion quand j’ai participé au salon littéraire l’Ouest Hurlant et découvert Ketty Steward, écrivaine française Noire, autrice de science-fiction (entre autres) mais aussi d’un essai qui allait peut-être m’aiguiller dans mes questionnements : “Le Futur au pluriel : réparer la science-fiction” (que j’ai acheté à l’occasion mais pas encore lu)
Disclaimer avant de continuer : je vais revenir plusieurs fois sur les quelques mots que j’ai échangés avec l’autrice pendant ces quelques minutes autour d’une dédicace, mais cet article représente bien-sûr mon opinion, ma vision, et ce que j’ai retenu de notre échange, il n’engage en rien l’autrice que je cite.
Pourquoi les futurs de la science-fiction sont-ils souvent coincés dans les années soixante-dix ? Comment dépasser une vision monolithique, masculine, blanche, valide et hétérosexuelle de cet imaginaire ? Et comment donner la parole à d’autres histoires, des récits courts, collectifs, alternatifs, dans un milieu aussi codifié ?
Ce livre n’est pas une nouvelle histoire de la science-fiction. C’est une proposition : celle de faire un pas de côté pour observer le genre et son fandom dans son actualité, sa pluralité et au travers des problématiques qui le traverse.
Ketty Steward, autrice de science-fiction depuis 20 ans, nous sert de guide dans cette exploration passionnante du genre. Forte de son expérience, elle nous offre une analyse riche et documentée de la science-fiction contemporaine en France. En explorant une part souvent négligée du genre, celle des marges, l’autrice nous propose de construire ensemble d’autres manières d’imaginer l’avenir.
Loin d’être un simple retour critique, ce texte est un début de conversation avec qui aime la science-fiction, avec qui souhaite la découvrir dans toute sa multiplicité et contribuer, peut-être, à la réparer.Le Futur au pluriel : réparer la science-fiction de Ketty Steward (éditions Inframonde), résumé Babelio
L’autrice m’a interrogée sur les raisons de mon intérêt pour cet essai, je lui ai expliqué que je ne savais pas comment écrire les personnages racisés et que je cherchais à m’éduquer sur le sujet.
S’en est suivi une discussion qui m’a fait revoir totalement cette mission que je m’étais confiée à moi-même, et qui a commencé par une question de sa part : “Pourquoi tu veux écrire des personnages racisés ?”.
White savior complex
Au fil des questions qu’elle m’a posées pour me faire cogiter, sans jamais vouloir m’imposer sa vision des choses, j’ai commencé à comprendre là où elle voulait m’emmener (enfin, je crois). Et d’un coup, je me suis demandé si ma volonté d’écrire des personnages racisés pour écrire des personnages racisés n’était pas une autre version du trope si cher à beaucoup de blockbusters américains, le “white savior complex”, que je me plais pourtant à dénoncer et à dénigrer si souvent.
Personne ne m’a jamais demandé d’écrire ces personnages racisés, surtout pas les personnes qui sont les premières concernées.
Est-ce que les personnes racisées aimeraient voir plus de personnages “qui leur ressemblent” dans les livres ? Je n’en sais rien, pour être honnête : c’est une conclusion que j’avais tirée toute seule, sur base de l’envie générale des femmes d’être plus, et surtout mieux, représentées dans les médias.
Sauf qu’on ne peut pas simplement transposer une situation de “minorisation” à une autre, ce n’est jamais pareil.
J’aime écrire des personnages différents dans mes romans, parce que je trouve que la littérature contemporaine manque cruellement de représentations de toute personne qui n’embrasse pas la norme. Mais j’avais loupé un point important qui était pourtant évident : je propose des personnages féminins qui changent des normes, mais ces personnages, je les connais et je peux en parler en own voice (voix propre). Ce n’est pas le cas pour les personnages racisés.
Les auteur·rices racisé·es sont peu représenté·es, mais ce n’est pas aux autres de prendre leurs voix
L’un des arguments avancés par Ketty Steward, et que j’ai retrouvé dans le post Instagram ci-dessous, c’est que, certes, les personnages racisés sont rares, certes, l’accès au monde de l’édition est difficile pour les auteur·es racisé·es, mais ce n’est certainement pas aux auteurs Blanc·hes de prendre cette place.
Personne ne viendra te discréditer parce qu’il n’y a que des personnages blancs dans ton texte. Au contraire, si tu sais que tu ne maîtrises pas la représentation que tu souhaites y inclure, c’est faire preuve d’humilité que de laisser ça à ceux qui savent le faire.
Extrait du post Instagram ci-dessus du compte dounia.b.ooks, éditrice/autrice/lectrice racisée
En tant qu’autrice, j’ai le sentiment de ne pas pouvoir faire grand chose pour ouvrir plus de portes aux personnes minorisées, c’est déjà la merde pour moi en tant qu’autrice Blanche, et je n’ai pas les reins assez solides ni les économies pour ouvrir ma propre maison d’édition. Mais ce qui est important, c’est que s’il y a une infime chance qu’un·e auteur·rice Blanc·he prenne la place d’un·e auteur·rice racisé·e en incluant des personnages racisés dans son roman, on risque de réduire encore leurs opportunités d’accès au monde de l’édition. En voulant faire bien, on ferait en fait pire.
Savoir écrire l’autre
Juste après ces quelques mots échangés avec Ketty Steward, je me suis dit “Bah oui, c’est vrai pour les personnages principaux racisés, ou les histoires qui se concentrent sur un aspect lié à au système d’oppression basé sur la “race”, mais quid des personnages secondaires, ou des histoires “politiquement neutres” ? (je pense qu’absolument rien n’échappe à la politisation, même quand on ne cherche pas à politiser, ce qui est un sujet que je voudrais aborder dans un prochain article, mais on s’entend : il y a des récits qui sont franchement politiques quand d’autres le sont plus timidement)
Mais le problème est-il vraiment différent selon que le récit est politiquement ancré ou pas, selon que les personnages racisés sont des personnages principaux ou secondaires ? Est-ce que ça peut vraiment faire plus ou moins de tort dans un cas ou dans l’autre ?
Mon problème de base, c’était “Je veux inclure plus de diversité dans mes récits mais j’ai peur de mal le faire”. Je pensais que le fait de ne pas prendre le risque d’écrire ces autres me rendait couillonne, que je manquais à mon devoir par facilité.
Mais l’humilité, c’est de reconnaître ce qu’on ne sait pas faire, et de ne pas prétendre pouvoir le faire.
D’ailleurs, moi qui me plains tellement de la représentation des personnages féminins dans la littérature écrite par des hommes, ça aurait dû me paraître évident que c’était une mauvaise idée de vouloir me forcer à écrire des personnages auxquels je ne peux pas m’identifier et que je ne connais pas.
(Je pense que je justifiais mon cas par la “bonne volonté” qu’il y avait derrière cette idée.)
On peut prendre le parti de s’informer à fond pour essayer de développer des personnages bien pensés, lire de la littérature écrite par des personnes racisées (mais attention au vol d’idées et de voix), chercher des relecteur·rices sensibles, mais on ne peut pas faire tout ça sans se départir ses propres biais, même avec la meilleure volonté du monde.
À titre personnel, je préfère un livre sans perso racisé qu’avec des persos racisés mal écrits ou qui ne servent qu’à servir le perso principal. La représentation à tout prix, ce n’est pas ça qu’on veut. Ce qu’on veut, ce sont des romans avec des perso racisés écrits par des racisés. Et vraiment, il y a de la place pour tout le monde dans les rayons des librairies (si si je vous promets).
Jo is anxious(ly) writing - La newsletter #12 : Écrire l’autre
Comme Ketty Steward l’a aussi soulevé pendant notre échange, il n’existe pas une expérience Noire, il n’existe pas un personnage Noir, être Noir·e n’est pas une identité, c’est une seul dimension d’une personne complexe et plurielle. Ce que j’en retiens, c’est qu’essayer d’écrire une personne qu’on ne connaît pas en l’essentialisant de la sorte, c’est risquer de créer un personnage soit lisse, soit cliché (ou pire, les deux).
Nous ne sommes pas seulement des prénoms exotiques, des peaux dorées, des cils épais et des mangeurs de couscous… (Ceci dit, slay le couscous, mais que je ne vous y prenne pas à mettre de la merguez…) Nous ne sommes pas simplement des “habibi” lancés par-ci par-là. Nous sommes des personnes et les personnages de romans devraient nous représenter dans toute notre complexité, mais à la fois dans toute notre simplicité aussi.
Jo is anxious(ly) writing - La newsletter #12 : Écrire l’autre
Je me souviens d’un commentaire que j’ai lu sur une saga qui a super bien marché et qui a été acclamée pour son panel de personnages diversifiés. Le commentaire venait d’une lectrice racisée qui soulevait qu’elle avait clairement ressenti que l’auteur·rice décrivait beaucoup moins physiquement les personnages racisés que les Blancs, en peignant un portrait flou. La personne qui avait écrit ce roman était Blanche. Et soudain, j’ai réalisé que c’était aussi le cas probablement des librairies, bibliothécaires, lecteur·rices, qui avaient applaudi la diversité dans son roman, et probablement de l’équipe éditoriale derrière sa publication.
Du coup, est-ce qu’on est là, entre Blanc·hes, en train de se congratuler de donner une place aux pauvres populations minorisées dans nos romans ?
Peut-être. En tout cas, ce que j’ai retenu, c’est qu’il faut vraiment se demander 1/ pourquoi on veut inclure ces personnages racisés et 2/ est-ce qu’on est en mesure de le faire, bien, et sans se forcer ?
Par exemple, est-ce qu’on imagine tel ou tel personnage de notre récit directement comme personne racisée quand on construit son image dans notre esprit ? Ou est-ce qu’on a fini de créer tous nos personnages et qu’on se rend soudain compte qu’il faut saupoudrer tout ça de bienveillance en leur donnant une couleur de peau ?
(Cela vaut évidemment pour tous les critères qui différencient un personnage de la norme : handicap, orientation sexuelle, identité de genre, neurodivergence, etc.)
Mon expérience d’autrice, c’est qu’il est facile de créer des personnages qui nous ressemblent ou qui ressemblent aux personnes qu’on fréquente. Si on a des ami·es racisé·es qu’on connaît intimement, on a l’opportunité de créer des personnages réalistes. Dans le cas contraire, on a toutes les chances de se planter.
Ce n’est pas parce qu’on veut bien faire ou qu’on pense bien faire, qu’on fait bien.
Ça me fait aussi penser à un essai vidéo que j’ai regardé il y a quelques semaines, où une femme lesbienne se plaignait de la mauvaise représentation des femmes lesbiennes dans les médias culturels (littérature, films, séries…), entre autres parce que les lesbiennes de fiction finissent toujours malheureuses ou mortes.
Le risque, en essayant de caser son quota diversité, c’est de créer des personnages qui ne servent à rien, qui ne sont pas vraiment actifs dans le récit, ou pire, qui sont juste là pour apparaître un moment, puis périr dans d’atroces circonstances. (On ne compte plus les couples homosexuels qui meurent tôt dans les histoires post-apocalyptiques, tout comme les Noirs qui meurent dans les films d’horreur, tandis que les derniers survivants sont des gens “dans la norme”.)(RIP Glenn aussi. Ça aurait pu être Rick.)
Écrire des personnages sans apparence physique ?
En tant que lectrice, je suis souvent dérangée par la manière dont les personnages sont décrits physiquement dans les livres (surtout quand on sexualise à mort les personnages, qu’ils soient masculins ou féminins). Je fais partie de celles et ceux qui aiment créer leur propre imaginaire et qui n’ont pas besoin de connaître tous les détails pour se représenter un lieu, une personne, une créature…
C’est aussi comme ça que j’aime écrire, en ne donnant des caractéristiques physiques à mes personnages que si elles ont un intérêt pour l’histoire.
Je pensais que c’était de la lâcheté et de la facilité de ma part, mais c’est peut-être finalement la meilleure manière de permettre à chacun·e d’imaginer les personnages tels qu’il ou elle les désire.
Ça tombe bien, l’abstraction physique, c’est quelque chose que je sais faire, et sans que ça ne blesse personne.
Je me rends compte que je souffre d’un énorme angle mort pour aborder ce sujet, mais j’avais quand même envie d’en parler. Je suis prête à entendre des opinions divergentes dans les commentaires, dans la bienveillance et de manière constructive. Si vous pensez que je me trompe dans mes propos, aidez-moi (et les autres personnes dans mon cas) à comprendre.
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Les personnes mentionnées ou citées dans cet article
Dounia Bendouma est autrice et éditrice. Sa maison d’édition Mawadab est spécialisée en romance halal. “Le projet est né de la volonté d'offrir aux jeunes femmes, musulmanes ou non, des histoires d'amour sans SMUT, respectueuses de leur religion. À travers son catalogue, Mawadab s'engage à apporter des représentations positives de la communauté musulmane, loin des polémiques et de la désinformation.” (extrait de la page À propos du site Mawadab)
Ketty Steward est autrice française, née en Martinique, de poésie, de fictions et d’essais. Elle anime également des ateliers, conférences et des rencontres. Voir ses œuvres. Page Wikipédia.
Jo Riley-Black est correctrice, et autrice jeunesse et romance. Elle écrit la newsletter Jo is anxious(ly) writing sur Substack.
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Extrait : Dans les séries et les films, on parle de tokénisme quand un personnage est issu d'un groupe minoritaire et que c'est un personnage sans véritable rôle dans l'histoire principale. En clair, quand il est juste là pour décorer et donner le change. En fait, le tokénisme, c'est une illusion de diversité et d'inclusion. C'est le fait de cocher des cases uniquement pour représenter les minorités.
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