Faut-il lire de la m*rde pour se détendre ?
Une réflexion sur booktok, la qualité des livres de fiction qui dégringole, la mode de la "bookish girl", et l'anti-intellectualisme dans la littérature.
Il y a quelques semaines, je parlais de mon mécontentement concernant la qualité des livres sur le marché, et en réaction, de ma décision de retourner à la bibliothèque* (tous les * renvoient à des liens en bas de l’article), parce que, quitte à lire des trucs nuls, autant les payer 30 centimes que 20 balles.
Je pensais que j’allais en rester là, mais c’était sans compter ma tendance aux ruminations et aux obsessions. Et mon obsession du moment, c’est la qualité des récits qui ont énormément de succès actuellement et qui sont arrosés de critiques élogieuses.
Salut, moi c’est Florence, et ici je parle de consommation raisonnée, de rapport au travail et à l’argent, de diversité et inclusion (et disons le gros mot : de féminisme), de pop culture, de (neuro)divergence, d’organisation et de simplification du quotidien… sans chichis, le tout parfois saupoudré de photos de mon chat (vous connaissez mon chat ? il est beau hein ?) et d’humour douteux teinté de références de millenial. Tu rejoins la clique ?
Cet article est plutôt long, donc voici le fil conducteur qui te permettra de commencer là où tu veux : d’abord, j’explique ce qui est à mon sens une lecture “merdique”, ensuite je justifie pourquoi je me plains de ce phénomène, puis je passe au cœur du sujet avec des questions telles que : Est-ce qu’une lecture de détente doit absolument être superficielle ? Est-ce qu’on peut séparer lecture et intellect ? La lecture de livres légers n’est-elle vraiment pas politique ? Et ma préférée : est-ce qu’il vaut mieux lire de mauvais livres que de ne rien lire du tout ?
C’est quoi, un livre de merde ?
Il y a des années, je jouais à Pokémon Go, et je me souviens des critiques virulentes à propos de ce jeu. En cause, d’une part, la presse qui adorait récupérer des anecdotes sur le sujet et faire des gros titres du style “Le jeu Pokémon Go tue cinq personnes sur la route”. Mais comme quelqu’un l’avait aussi souligné, ce mépris était aussi nourri par les personnes qui se sentaient exclues de ce phénomène social et culturel. Et quand quelque chose est populaire et qu’on n’y adhère pas, parfois, on ressent le besoin de le discréditer.
Ensuite, le jugement de ce qui est merdique est propre à chaque personne. C’est ce dont il s’agit : un jugement, un goût personnel, pas un état de fait.
Alors, le “livre de merde” existe-il vraiment ?
En tant que lectrice de longue date, je vois comment le paysage littéraire se modifie, et je ne peux pas m’empêcher de réaliser que la qualité des livres diminue. Les tendances littéraires et l’attrait du gain ont fortement impacté le marché.
Le problème, c’est que “le livre” n’est pas un jeu vidéo auquel on choisit ou non de jouer : le marché littéraire est bousculé par ces tendances, et ce qui est considéré comme “bon” aujourd’hui sur les médias sociaux impacte nos choix en matière de lecture.
Si on peut choisir individuellement de lire tel livre ou non, notre processus de choix se retrouve quand même impacté, tout comme ce qui est disponible ou non sur le marché.
Dans cet article, voici ce que je considère comme un livre de merde :
L’histoire présente des incohérences majeures(1) et repose uniquement sur le fait que la personne qui lit n’est pas tatillonne. C’est-à-dire que l’auteur·rice et l’éditeur·rice considèrent que les lecteur·rices sont trop bêtes pour se rendre compte des problèmes présentés par l’histoire. (1) Je considère aussi comme “incohérences” le fameux “Ta gueule c’est magique” qui consiste à mettre en place des règles arbitraires ou des hasards bienheureux pour pouvoir faire exactement ce qu’on veut de l’histoire sans que ça ait du sens, sans faire l’effort de développer les obstacles rencontrés ou le caractère des personnages.
Le paysage littéraire devient uniforme, au point où, dans beaucoup de romans populaires, on pourrait juste changer le nom des personnages, leur métier et le décor pour en créer un autre. La loi du moindre effort.
Le vocabulaire est pauvre voire mal employé, il y a beaucoup de répétitions, parfois la grammaire est douteuse… Les coquilles et fautes d’orthographe ne sont qu’un détail dont certaines maisons d’édition ne s’embarassent plus.
Le livre n’offre absolument aucune piste de réflexion, c’est du contenu prémaché, fait pour être ingurgité aussi facilement qu’un reel TikTok.
Il n’y a aucune diversité de personnages, on fait ce qui fonctionne pour la majeure partie du lectorat.
Globalement, j’observe un mépris total des lectrices et lecteurs, de la part de ces maisons d’édition qui préfèrent investir dans un livre objectivement mauvais mais dont le succès est assuré (je parle de cette formule magique plus bas…) mais aussi qui ne fournissent absolument aucun effort, aucun travail d’édition, puisque ça va se vendre de toute façon.
Pourquoi ça me soule ?
Avant de passer au sujet, je me sens obligée de préciser pourquoi ça m’ennuie autant. Après tout, je pourrais juste lire les livres qui me plaisent et laisser les autres faire ce qu’ils veulent, non ?
Premièrement, en tant que lectrice, j’ai vraiment du mal à trouver une source fiable d’avis sur les livres, entre les reviews payées, les influenceur·euses qui ne donnent que des notes de 5/5 pour s’assurer de recevoir beaucoup de livres en service presse, et celles et ceux qui encensent des bouquins très mal écrits et avec de mauvaises histoires, sans aucune nuance critique.
Et ce n’est pas comme si je pouvais juste me fier aux quatrièmes de couverture et au processus de sélection des maisons d’édition (ME). Les tendances dont je vais parler plus bas dans l’article incitent certaines ME à publier n’importe quel manuscrit qui a un fort potentiel financier, même si c’est objectivement très mauvais (les valeurs, la qualité… on oublie). Un influenceur anglophone a fait le buzz lorsqu’une ME lui a fait signer un contrat d’édition alors qu’il n’avait même pas écrit ne serait-ce qu’un plan de son livre et qu’il n’avait aucun manuscrit à présenter. Avoir une base de fans sur Internet suffit.
Si je mets ma casquette d’autrice, c’est pire. Ces publications orientées sur l’engagement sur les réseaux sociaux créent des auteurs et autrices opportunistes et ferment les portes aux auteurs et autrices réellement passionné·es d’écriture, pour qui le marché de l’édition était déjà très difficile d’accès dans le passé. Les personnes qui vont vendre leurs livres à coup sûr ne passent souvent pas par les mêmes portes de validation. On s’en fout, ça va s’écouler sans problème, de toute façon.
Finalement, en tant que citoyenne, la tendance à la désinformation, à la désintellectualisation, au manque de sens critique, me fait vraiment peur, en particulier quand je vois le tournant politique de la plupart des nations ces dernières années (je ne parle pas juste des personnes élues, mais aussi de la recrudescence du sexisme entre autres). Et oui, les livres façonnent notre vision du monde et notre esprit critique, même quand on lit des trucs légers. Alors que l’IA générative et les contenus courts nous volent notre capacité de réflexion, les livres restent une bouée de secours.
C’est pire que ce que je croyais
Je n’ai jamais touché à TikTok.
Du coup, en regardant tous ces reportages sur l’état du marché du livre, j’ai plongé dans les entrailles d’un univers inconnu : BookTok.
Je connais un peu la promotion littéraire sur Instagram, vu que mon premier roman a été publié en 2019, à une époque où je ne savais pas encore que je détestais Instagram (et où le réseau était moins détestable, disons-le), mais j’ai volontairement décroché depuis. Mais en plongeant dans l’univers de TikTok, j’ai l’impression que ce réseau est encore pire.
J’avais déjà remarqué, en participant à des salons littéraires, que les beaux livres se vendaient beaucoup plus facilement que les livres intéressants (ça prend plus de temps de savoir si un livre est potentiellement intéressant…). Je connaissais la tendance de certaines personnes à acheter plus de livres qu’elles n’en lisent pour décorer leur bibliothèque à la maison. Mais j’étais pas prête pour la suite :
Ces dernières années, le concept d’ “aesthetic” s’est développé. Puisqu’on est nombreux·euses à se mettre en scène sur les réseaux sociaux, il faut un thème à notre personnalité. Un univers. (bon, jusque-là, je savais) Ce que j’ai découvert, c’est qu’il y a une esthétique de la bookish girl. En gros, ça veut dire collectionner des livres, avoir une bibliothèque qui en jette, poser avec des livres. Ça ne veut pas dire lire. Avant, des gens achetaient des livres et finissaient par ne pas les lire “par accident”. Maintenant, des gens planifient carrément de ne jamais lire les livres qu’ils achètent. C’est juste du show off pour les réseaux sociaux.
Il y a des gens sur les réseaux sociaux qui se plaignent que les livres comportent trop de mots. Il y a des gens qui ne lisent que les dialogues pour aller plus vite. Il y a des gens qui sont perdus quand on n’écrit pas textuellement les émotions que les personnages ressentent. Il faut que la lecture soit facilement digestible. (et ces personnes s’en vantent dans leurs publications…) Et des tas d’auteur·rices jouent là-dessus (et les maisons d’édition qui ont flairé le bon filon se jettent sur l’opportunité…) : c’est devenu un véritable marché de publier des livres mal écrits pour nourrir ce public qui cherche de la facilité.
Le domaine du livre est devenu performatif. Les influenceur·euses ont besoin de contenu, il faut de la nouveauté tous les jours (les algorithmes, tu sais). Tu m’étonnes que ces gens n’ont pas de temps à perdre avec la lecture quand ils veulent parler de livre sur leurs réseaux. Wait. What.
C’est justement le gros problème.
La lecture est typiquement LE hobby de la résistance au culte de l’apparence, à la performance, à la comparaison, à la manipulation et à la merdification.
Sauf qu’on est en train de nous voler tout ça.
Est-ce que le plus important, ce n’est pas qu’il y ait plus de personnes qui lisent ?
Pour moi, c’est plus compliqué que ça. Cette question est très complexe parce qu’il y a plusieurs éléments qui entrent en considération.
L’explosion du marché littéraire plus accessible au “grand public” (ce qui sous-entend que la littérature “classique” même contemporaine n’était pas accessible à tout le monde) a souvent été applaudie parce qu’elle incite plus de gens à lire, spécifiquement des gens qui n’étaient pas vraiment intéressés par la lecture avant.
Plus de livres = plus de lecture ?
Plus de gens qui lisent = bien. Certes. Mais…
Si tu as suivi un peu mon coup de gueule juste avant, concernant les inepties de BookTok, tu as peut-être compris que plus de gens qui achètent des livres ≠ plus de gens qui lisent !
Donc, la première chose, c’est que cette tendance fait acheter plus de livres, mais si les livres restent sur une étagère, intouchés, ou que les gens ne lisent que les dialogues avant de reposer le bouquin, ça n’en fait pas des lecteur·rices.
Ensuite, est-il bon de lire n’importe quoi ?
N’importe quelle lecture = mieux que rien ?
Certains diront que oui. Moi, je dirais encore une fois que ça dépend. Quelqu’un qui a bon esprit critique peut lire n’importe quoi et en retirer quelque chose (et surtout, ne pas se laisser influencer par des idées manipulatrices ou dangereuses).
Mais analysons ce qui marche vachement bien récemment : des romances, des dark romance et des romantasy. Je ne vais pas cracher sur les genre littéraires que certain·es considèrent moins nobles. Moi, j’aimerais beaucoup me détendre avec des romances et des romans feel good (si je n’étais pas écœurée par le quota de clichés et que ces livres étaient plus inclusifs).
Et je pense vraiment qu’on peut faire réfléchir avec des livres aux thèmes légers ou aux histoires non dramatiques, tout comme un roman qui met en scène une histoire relationnelle abusive peut être une base de réflexion, si il est bien fait et si il n’est pas lu en diagonale.
Pour être honnête, je n’ai pas beaucoup de souvenirs de livres “légers” qui invitent aussi à de nouvelles réflexions, parce que ce n’est pas ce que les maisons d’édition recherchent. Les choses qui se ressemblent, on sait que ça va se vendre. Le reste, on est un peu frileux.
Le gros souci avec ce concept de “mieux vaut lire n’importe quoi que de ne pas lire”, c’est que lire de la merde, par exemple des “romances” qui promeuvent des relations toxiques, ça peut ancrer dans l’esprit des femmes qui lisent ces histoires que se faire taper dessus, maltraiter, tromper… c’est ok, si à la fin on découvre que le mec avait juste une blessure qui justifiait ces comportements et qu’à la fin la femme arrive à le faire changer (spoiler : not in real life).
Et ça, pour moi, c’est vraiment problématique. Si tu n’as pas le recul et l’esprit critique pour analyser ces narratives, les mauvaises lectures peuvent carrément mettre ta vie en danger, dans le pire des cas.
(donc laisser des ados lire des histoires d’ “amour” où un type séquestre une femme, mais en fait, c’est pas grave parce que, en fait, c’est un bon bougre, mais en fait, il avait juste besoin de passer ses nerfs sur quelqu’un… heu, non, pour l’amour de la lecture, ça ne passe pas pour moi)
Ce qui m’amène gaiement au point suivant.
La lecture est politique
Un des gros points dérangeants de toute cette tendance bookish girl/BookTok/livres-dont-on-ne-lit-que-les-dialogues, c’est ce rejet du côté intellectuel et politique du livre.
Il y a une époque où c’était un peu la honte de préférer la lecture à d’autres activités moins sérieuses. Les livres, c’était pour les intellos à lunettes. Maintenant que toute cette littérature facile à ingurgiter est arrivée sur le marché et qu’on essaie de nous faire consommer des livres aussi vite que les t-shirts de chez Temu, il faut que la littérature soit superficielle.
Sur les réseaux sociaux anglophones, il y a une expression qui revient souvent : “It’s not that deep” (ça va, c’est pas si profond que ça, tu sur-analyses…).
On observe aussi une réclamation du droit à la lecture légère, sans prise de tête.
J’ai deux problèmes avec ces déclarations.
Est-ce qu’on ne peut pas se détendre s’il y a réflexion ?
Pour commencer, depuis quand on ne peut pas s’évader ou se détendre si ça nous fait réfléchir ? Ça m’échappe complètement.
Évidemment, on ne devrait pas être en train de cogiter 24h/24 à propos de la moindre chose, et c’est relaxant de se laisser moisir devant une téléréalité de temps en temps ou de lire un livre complètement neuneu sans grande ambition, tout comme c’est satisfaisant de se faire un fast-food de temps en temps. Mais je pense qu’on peut tous et toutes s’accorder pour dire que ça ne nous viendrait pas à l’idée de se nourrir uniquement au McDo.
Si le seul temps où on réfléchit, on l’offre au capitalisme, pendant nos heures de travail, on se prive de notre espace de réflexion personnel, celui où on bâtit notre personnalité, nos opinions, notre libre arbitre et notre esprit critique.
Tout n’a pas besoin d’être hyper profond, mais on ne peut pas passer tout notre temps libre sur pilote automatique et ne plus rien approfondir. Ce n’est pas nécessaire de lire des livres qui nous paraissent “trop sérieux”, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut rester superficiel·le à tout prix et refuser en bloc de réfléchir. Tout peut être sujet à réflexion, et presque tout devrait l’être. Sinon, qu’est-ce qui fait de nous qui nous sommes ?
On peut donc lire un livre totalement nul qui fait fureur sur BookTok, accepter que c’est une histoire légère écrite purement pour le divertissement, tout en gardant son cerveau allumé pour potentiellement voir ce qui est problématique ou s’autoriser à évaluer ce que ce récit dit de notre monde ou analyser les émotions qu’il provoque en nous…
Lire, en 2025 plus encore, c’est prendre le temps du recul, de la nuance, de la réflexion. C’est s’extraire des algorithmes (selon l’endroit où l’on choisit son livre évidemment…), faire l’expérience de l’altérité et de l’empathie.
Face aux fake news, à l’abrutissement des idées et des débats, à la polarisation des sociétés, à la montée du populisme… lire est une prise de hauteur individuelle, un acte de résistance nécessaire.
Extrait de la newsletter Les livres peuvent-ils sauver le monde ? (Aux livres, etc.)
Tout est politique
Autre point, tout est politique, du blockbuster hollywoodien au cinéma d’essai, du pire torchon romantique à un essai qui se déclare ouvertement politique.
Absolument tout met en scène des personnages auxquels on peut s’identifier, consciemment ou pas. Même dans un univers de fantasy, même si les personnages ne sont pas humains. Ce n’est pas pour rien que les gouvernements autoritaristes bannissent des livres de fiction !
Tout ce qu’on lit façonne notre vision du monde, ce qu’on trouve normal, ce qu’on banalise. Absolument tout.
Donc non, la énième romance qui te montre une cruche qui n’a de valeur que quand elle est sauvée par un chevalier / un milliardaire / un tortionnaire / un milliardaire tortionnaire / un extraterrestre libidineux (oui, ça existe)… n’est pas apolitique, ce n’est pas “juste une histoire pour se détendre”, c’est un outil de manipulation et de formation de ton esprit.
Quelques extraits traduits de ce post :
“(1) À chaque fois que je me surprends en train de balayer un livre plutôt que de lire, je me rappelle que l’anti-intellectualisme est en train de s’étendre rapidement. L’attention est un muscle. Si je ne l’utilise pas, il faiblit. Si je ne l’utilise pas, quelqu’un d’autre profite de sa faiblesse. Ralentir, c’est faire de la résistance. // (2) À chaque fois que je me surprends à vouloir un résumé de 10 secondes plutôt que de prendre le temps de la complexité, je me souviens que la simplification tue la nuance. Ce qui compte ne peut pas toujours être comprimé en un reel ou un tweet sans perdre sa consistance. // (4) À chaque fois que je rejette quelque chose parce que “c’est pas si profond que ça”, je vérifie si c’est justement la profondeur qui est évitée. L’anti-intellectualisme grandit en prétendant que la curiosité est prétentieuse et que la réflexion n’est pas nécessaire. // (5) À chaque fois que je choisis la vitesse plutôt que la compréhension, je me rappelle que la vitesse crée un certitude superficielle. La certitude sans effort est réconfortante, mais c’est aussi comme ça que la désinformation semble convaincante. // (6) À chaque fois que je vois l’apprentissage résumé à une “ambiance” ou une “énergie”, je me rappelle que se sentir informé n’est pas la même chose qu’être informé·e. La connaissance exige du travail. L’ambiance ne nécessite rien. // (8) (…) L’anti-intellectualisme ne débat pas. Il se moque et ridiculise. C’est comme ça qu’il s’étend sans résistance.”
Est-ce que c’est intellectualiste de dire tout ça ?
On parlait des nouvelles sorties ciné, et une femme d’une trentaine d’année a dit adorer cette autrice de dark romance qui romantise la violence envers les femmes et les relations toxiques. Alors j’ai ouvert ma bouche.
(…)
Et en même temps, quelqu’un qui ne lirait QUE des classiques ou des livres de philo pourrait voir mon Goodreads et se dire “Mieux vaut lire ça que ne rien lire, c’est déjà bien…”. Je trouverais cette personne hyper snob.
Extrait de la newsletter Je suis snob, est c’est ok (Maison 58)
L’autre part du débat, c’est que cette nouvelle littérature légère rend les livres accessibles. Sous-entendu, tout le monde n’est pas capable de lire des livres “normaux”.
Cependant, il n’existe pas d’une part les livres inaccessibles au commun des mortels, et d’autre part la littérature accessible à tous et toutes. Il n’y a qu’à regarder la taille d’un Amélie Nothomb, ou même des classiques de la science-fiction comme Le meilleur des mondes ou Farentheit 451 qui sont tout petits, toutes les BD et les manga / manhwa / manhua… pour adultes disponibles aujourd’hui, les livres feel good que je dévorais à l’adolescence… Il existe énormément de livres accessibles qui racontent des histoires différentes.
Face aux personnes qui s’indignent de la qualité de la littérature récente et des livres complètement toxiques et mal écrits qui sont encensés, on se défend en disant que ces personnes font preuve d’intellectualisme ou d’élitisme.
Les personnes qui se défendent (et défendent leurs lectures) de cette manière pensent être “attaquées” parce qu’elles lisent des œuvres moins nobles. Et comme le souligne intelligemment une des youtubeuses dont j’ai regardé les essais*, c’est un peu normal. Toute cette nouvelle littérature est largement marketée pour les femmes. On est face à un débat qui prend aussi racine dans le sexisme ordinaire.
Au début, cet essor de la romance sous toutes ses formes (y compris et surtout dark romance, romantasy et smut, c’est-à-dire l’érotisme par et pour les femmes) a soulevé énormément de critiques de la part d’hommes qui ridiculisaient ce centre d’intérêt très féminin (une impression de déjà-vu ?). Résultat : les femmes ont clamé haut et fort leur droit de lire ces livres qui leur font du bien, qui racontent ce qui les intéressent, et parfois qui accommodent la charge mentale et le temps libre dont elles disposent.
Tu vois, c’est la preuve que la lecture n’est jamais totalement apolitique, parce qu’il n’y a rien de plus politique que de réclamer son droit au smut face à des siècles de male gaze dans la littérature*****.
Non seulement, ces lectrices se sont fait bombarder de commentaires indésirables sur leur goût pour de la “sous-littérature” de la part d’hommes, mais voilà que des femmes s’y mettent aussi en leur disant qu’elles ne devraient pas lire ce qu’elles lisent.
Sauf que c’est un peu plus complexe que ça.
Il ne s’agit pas d’élitisme (probablement que si, de la part de certaines personnes, mais ça ne doit pas nécessairement se résumer à ça), mais de plusieurs choses :
Oui, on a le droit de lire des torchons, tant qu’on sait pourquoi on les apprécie tout en étant capable de différencier la fiction de la réalité, ou le fantasme de ce qu’on devrait accepter dans la vraie vie, bref, de garder un œil critique. Or, c’est difficile de développer cet esprit critique si on s’enferme dans des sphères qui disent “bravo, 5/5” à la fin de chaque livre, si on saute le corps du texte pour ne lire que les dialogues, ou qu’on lit tout le temps la même chose.
Penser que les livres “normaux” sont trop compliqués à lire, c’est vraiment se rabaisser et se déprécier intellectuellement. Certaines personnes ont effectivement des capacités intellectuelles inférieures à la moyenne et ont besoin de contenus plus faciles (mais ce n’est pas le type de personnes à qui je recommanderais de lire un livre qui normalise des comportements ou situations problématiques, justement), mais si Mr Gauss nous apprend bien un truc, c’est que la majorité de la population a un QI suffisant pour lire la majorité des livres.
La différence entre se contenter de livres pauvres sur le fond et la forme, ou être “capable” de lire un livre lambda, c’est d’accepter de faire un petit effort intellectuel (ce mot n’est pas synonyme de “pénible” et ne devrait pas te faire fuir) vs chercher du contenu littéraire que tu peux ingérer aussi facilement qu’un reel TikTok. Mais aussi, d’accepter le temps que ça prend, de réellement lire un livre, sans chercher la performance qu’on peut montrer sur les réseaux sociaux.
Sur sa chaîne Youtube, La nuit sera mots partage ses conseils pour pouvoir approcher la lecture même quand on n’a pas l’habitude lire.
L’article était déjà trop long, alors je te laisse avec d’autres pistes de réflexion avant de passer aux solutions !
Je pense que ça mériterait d’être développé mais je suis déjà étonnée que tu sois arrivé·e jusqu’ici :
Former notre esprit critique, c’est ce qui nous permet de former nos propres opinions, de savoir ce qu’on pense individuellement et réellement, plutôt que de se laisser manipuler par les autorités, les grosses entreprises, les influenceur·euses, les réponses générées par une I.A…
La consommation de contenus vides entraîne une augmentation de la quantité consommée (c’est lu plus vite, ça laisse insatisfait·e…). C’est comme se nourrir de McDo, tu sais, quand tu as faim une heure après alors que tu t’es enfilé·e 1 500 calories… C’est une des bases du capitalisme : te donner énormément de choix et des choses qui sont vite consommées, pour te pousser à acheter toujours plus.
Le rythme des influenceur·euses est impossible à tenir, alors n’essaie pas de lire tout ce qui passe dans ton fil d’actualité. Pour parvenir à publier autant de contenu sur les réseaux sociaux, ces personnes ne peuvent pas lire profondément les livres qui leur passent entre les mains. Mais toi, tu n’as pas de quota, alors prends le temps de la réflexion, et ne rejette pas les livres qui demandent un peu plus de temps pour être lus.
Toute fiction peut insidieusement faire passer des idées sexistes, racistes, classistes, homophobes… sans en avoir l’air. Les mondes de fantasy comportent des systèmes de pouvoir et de hiérarchie, des dynamiques politiques, des classes… qui peuvent renforcer nos propres idées reçues, ou au contraire élargir nos horizons. Consciemment, ou non.
Apparemment, c’est courant que des personnes qui livrent une critique mitigée ou négative sur un livre qui a beaucoup de succès se fassent insulter, voire harceler, par des fans de l’œuvre. C’est un énorme problème, puisque ces voix divergentes sont nécessaires pour capter toute l’essence d’un livre mais aussi pour inciter les autres lecteurs et lectrices à plus de remise en question.
Ok, mais y a-t-il des solutions ?
On ne va pas rétablir la situation du jour au lendemain, mais on peut mettre en place des actions pour se protéger de ce phénomène et pour influencer sa sphère.
La bibliothèque. Parce que ça te permet de lire de mauvais livres à moindre coût et sans enrichir les maisons d’édition et les auteurs qui jouent avec ces modes. Et si tu découvres une pépite publiée par une maison d’édition qui galère ou un·e auteur·e inconnu·e, tu peux choisir de l’acheter et dépenser ton argent dans un livre qui t’a plu et que tu veux soutenir. N’oublie pas que les bibliothécaires sont des passionné·es de livres, qui ne vont pas juger tes goûts : tu peux leur dire ce que tu as déjà lu, leur expliquer ce que tu recherches dans un livre tout en avouant que tu voudrais élargir tes horizons.
Se forcer à développer son esprit critique***. Prends un livre parce que la quatrième de couverture de plaît, sans chercher des avis sur Internet, mais entraîne-toi aussi à réfléchir à ce que le livre t’a fait penser. Ce que tu as aimé ou pas, ton avis global, ce que tu retiendras… Pour ne pas me laisser influencer par les avis sur Internet, dès que je termine un livre, je prends mon journal et j’écris ma propre review. De cette manière, j’écris en toute honnêteté ce que je pense.
Poster des avis bien documentés******. Si tu postes des avis en ligne, sois complet·e. Ce n’est pas parce que tu as aimé un livre globalement que tu ne peux pas y relever des défauts. La perfection n’est pas de ce monde. Sois explicite sur ce qui t’a plu ou pas, développe pour permettre aux gens de bien comprendre ton propos. Et si ça ne plaît pas aux fans et qu’ils ne sont pas assez ouvert·es pour entendre ton avis, c’est leur problème. Et si tu es influenceur·euse ou créateur·rice de contenu, il est de ton devoir de réfléchir aux livres et autres médias que tu conseilles à ton audience, d’être transparent·e et de former ton esprit critique.
Choisir ses maisons d’édition (ME). Le plus simple, c’est de consulter leur catalogue (est-ce qu’ils publient beaucoup de livres avec un macaron “TikTok sensation” par exemple), d’analyser la communication de ces ME (utilisation excessives de “tropes”, putaclic…), et encore mieux, d’aller discuter avec l’éditeur·rice en salon quand c’est possible. Je rappelle que “Acheter, c’est voter” (et donner du pouvoir).
En tant qu’autrice ou auteur, il est de notre responsabilité de ne pas entretenir des clichés qui peuvent blesser des populations (sexistes, racistes, validistes…), de ne pas surfer sur des tendances au prix de la qualité de notre texte, de ne pas payer pour des avis bidons en profitant de ces “gentil·les” influenceur·euses qui donnent une note parfaite à tous les livres. Je dirais même, d’essayer de bousculer les codes, même si ça rend nos manuscrits plus difficiles à “vendre” aux ME. Quand j’ai écrit ma dystopie Big Universe, j’ai voulu en faire un texte accessible sans le rendre pauvre et tout en délivrant un message, en invitant à la réflexion sur un phénomène de société. Dans ma comédie “feel good” à venir, j’ai refusé les codes vus et revus du genre pour proposer une nouvelle narrative, des personnages différents, et une critique de nos relations contemporaines tout en mettant l’accent sur l’humour et le dynamisme du texte. (Tu peux recevoir les nouvelles concernant sa publication en t’inscrivant à ma newsletter d’auteure)
Je pense qu’il est du devoir des ME d’ajouter des TW (trigger warning) bien visibles, mais peut-être aussi d’ajouter de l’information à leurs livres. Si on a peur de “casser” le lecteur ou la lectrice avec des détails triviaux ou en limitant la liberté de l’auteur ou autrice, est-ce qu’on ne devrait pas préciser dans un avant-propos des choses telles que : “les personnages n’utilisent jamais de préservatif parce que ça ne serait pas sexy dans le récit (c’est un mensonge, certain·es y parviennent très bien, mais ça demande du talent pour l’écriture…), mais ne faites pas ça dans la vraie vie (avec un rappel des risques)”, “ceci est un scénario de fiction voué à provoquer l’excitation, mais les relations dépeintes dans ce livre ne devraient être tolérées dans la vraie vie (avec des informations sur les violences conjugales et que faire et où s’informer)” ?
En tant que lecteur ou lectrice, varier tes lectures te permet de ne pas t’enfermer dans une vision manichéenne du monde, de soulever de nouvelles interrogations, de ne pas normaliser quelque chose parce que tu la vois de manière répétée dans les récits que tu lis.
Confronter tes opinions à d’autres, soit en allant lire les avis négatifs sur les livres que tu as adorés, soit en participant à des book clubs où il y a des gens qui ont des avis différents du tien. Quand tu lis une critique moyenne ou négative à propos d’un livre que tu as aimé, fais-le en t’interdisant de le prendre personnellement. Accepte l’avis et réfléchis à chaque point négatif qui est mis en avant. Avec le recul, est-ce que tu donnes un peu raison à cet avis ? Pourquoi ? C’est tout à fait Ok de changer d’avis ! Pareil dans un book club, n’essaie pas de défendre ta vision, mais écoute vraiment ce que les autres ont à dire. En matière d’opinion sur une œuvre, personne n’a raison, chacun·e la vit différemment et tout est bon à entendre ou lire. Tu n’as pas besoin d’être d’accord, mais tu as aussi le droit de revoir ton opinion.
Choisir ses sources d’information et de recommandations. Je n’utilise pas TikTok, et quasiment plus Instagram, pour différentes raisons (politiques et mentales), mais déjà, se baser sur des réseaux sociaux axés sur l’image pour trouver des recommandations de livres, ça partait mal… (même s’il y a des comptes hyper intelligents et documentés sur Insta, pour TikTok je ne peux pas me prononcer). Si tu cherches des recommandations sur les réseaux sociaux, base-toi sur des avis développés, postés par des personnes qui partagent tes valeurs et qui n’ont pas peur d’émettre des opinions négatives. Personnellement, j’aime écouter des podcasts littéraires parce que le format force au développement de l’opinion, et c’est plus facile de détecter les gens qui sont contents de n’importe quel livre ou ceux qui ont un esprit critique développé. Sinon… teste les recommandations de tes bibliothécaires ! (Tu peux aussi consulter mes recommandations culturelles, je pense que niveau esprit critique je m’en sors pas mal.)
Personnellement, j’adore Torchon, qui analyse des livres qui ont eu un succès énorme. Certes, le podcast ne passe pas en revue tous les titres sur le marché, mais je trouve que c’est intéressant d’écouter les arguments des intervenant·es pour comprendre ce qu’est l’esprit critique face à un livre (fiction ou non-fiction). Je trouve cet épisode sur le roman Alchemised représentatif d’une critique complète, qui sait reconnaître les côtés agréables du récit tout en mettant le doigts sur des problèmes assez graves.
Merci d’avoir lu cet article !
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Les liens mentionnés dans l’article
Enshitiffication ou merdification
“La merdification, ou emmerdification (du terme anglais enshittification) est la dégradation de qualité qui affecte progressivement les plateformes numériques qui opèrent sur un marché biface, par exemple celles qui mobilisent à la fois des utilisateurs et des annonceurs.” Voir la page sur Wikipédia
*Le post où je râle à propos de la qualité des livres et où j’explique comment la bibliothèque va me sauver
"2026 sera l'année des locations à la bibliothèque !", dit-elle pour la dixième fois.
J’ai failli écrire un article sur la frustration de lire des livres qui sont acclamés par le public alors que je les trouve très mal faits, mal rédigés, mal construits… et que je ne sais plus comment bien choisir mes livres (fiction ou pas) vu que je ne peux pas me fier aux avis publiés sur Internet.
**Quelques vidéos en anglais sur la merdification de la littérature
J’ai eu beaucoup de mal à trouver du contenu en français sur ce phénomène (mais je pense qu’il commence à émerger), donc je te laisse avec les vidéos que j’ai trouvé intéressantes mais qui sont en anglais.
La plus complète qui défend aussi le devoir de pensée critique :
Celle-ci loue l’esprit critique mais se questionne aussi sur le manque de nuance dans nos critiques (à causes des algorithmes, du sexisme…) :
Cette vidéo explique en quoi les histoires d’amour sont politiques et décortique tout ce qui est dérangeant dans le paysage de la romantasy actuelle :
Mais aussi :
Can we really trust BookTok & Bookstagram (Lady of the Library)
Are we confusing intellectualism with reading comprehension? (Neverland book club)
Books are bad now and I blame the Internet (Amy Shira Teitel)
***La vraie liberté, c’est l’esprit critique
Un article à lire sur mon blog. Ma démarche minimaliste et féministe m’a démontré que développer son esprit critique était étroitement lié à notre liberté et à notre pouvoir. C’est pourquoi je prône cet exercice inconfortable.
****Peut-on se passer des réseaux sociaux et comment les remplacer ?
Un autre article du blog sur les alternatives aux réseaux sociaux pour sa communication et sa communauté perso et pro.
*****À propos de male gaze…
Pourquoi je ne consomme quasiment plus que des médias produits par des femmes
****** Peut-on critique la littérature ?
Aux livres, etc. explique la nuance entre avis, recommandation, critique… et s’interroge : est-ce que toutes les critiques ont le même poids ?
Est-ce que tout est bon à jeter dans la romance ?
Enfin, j’ai beaucoup aimé cette vidéo d’une lectrice qui a lu une trentaine d’ouvrages de romance, des plus “classiques” jusqu’à la dark romance, alors qu’elle n’en lisait jamais. Elle offre un regard neutre et nuancé sur la romance, et démystifie tous les préjugés sur ce genre, sur base de son expérience de lecture mais aussi d’études sur le sujet.
Ça me donne presque envie de lire des dark romance pour l’amour de l’expérience sociale…






Merci pour cette newsletter riche et qui fait beaucoup de bien à lire. Comme toi, la désinformation, le manque d’esprit critique et juste la paresse cérébrale généralisée me font très peur pour l’avenir.
J’ai jusqu’il y a peu toujours défendu une approche « anti-intellectualiste » de la lecture, pour moi, « lire c’est lire », mais ces dernières années, je suis un peu forcée de revoir mon jugement. Je considérais que les lectures « faciles » étaient des tremplins et menaient à un moment vers une évolution des goûts et besoins des lecteurs. Aujourd’hui, je ne suis plus certaine que ça soit vrai, je vois beaucoup de personnes s’enfermer dans un même genre et ne jamais élargir leurs horizons.
Je ne lis pas de romantasy ni de dark romance, et je fais partie de ceux qui trouvent que la DR est un problème…
Cela ne m’empêche pas d’aimer lire des livres légers, mais plus par manque de disponibilité émotionnelle et intellectuelle que pour me détendre car lire me détend (presque) toujours, c’est la nature même de l’activité à mon sens qui permet de s’évader à l’intérieur de soi, à différents niveaux selon le type de livres bien sûr.
Je n’ai jamais exploré Booktok et je ne supporte plus bookstagram. J’apprends que des personnes ne lisent que les dialogues😱 et pire qu’ils se sentent légitimes ensuite pour parler du livre…
Merci pour cette réflexion en profondeur et cet article détaillé. Ce sujet recoupe énormément de champs (littérature bien sûr mais aussi sociologie, économie de la culture, psycho…) ce qui le rend plutôt difficile à appréhender je trouve. Tu en proposes un bon résumé (et merci également pour les relais de Aux livres etc 🙏)